INTERVIEW POUR L'HEBDOMADAIRE “CRESUS”

Entretien réalisé par Rachid Ezziane

Pour l'Hebdomadaire Economique “Crésus” du 22  janvier 2017.

DIX QUESTIONS

Dix questions posées à Chantal Vincent pour nous parler de son métier de somatothérapeute, spécialité, et aussi métier, qui traite du désarroi que subissent les hommes et les femmes dans leur chair et leur âme de par l’ampleur des méfaits psychologiques qu’engendrent les sociétés modernes.

Crésus : Madame Vincent, si vous pouvez nous parler un peu de vous avant d’entamer les questions concernant votre spécialité, la Somatothérapie.

Chantal Vincent : Je suis née le 20 août 1947 à Palestro (Lakhdaria aujourd'hui). Mes parents ont quitté Palestro lorsque j'avais trois ans pour se rendre à l'Alma, puis à Miliana d'où je suis partie en 1962, l'année de mes quinze ans, le coeur brisé par l'émotion. Pour des raisons économiques et familiales, il ne m'a pas été possible de poursuivre mes études. J'ai donc dû travailler dès mon arrivée en Métropole. Par contre, je me suis très rapidement aperçue que si je voulais progresser, je devais d'une part étudier et, d'autre part, être diplômée. Le "sésame" pour trouver un poste intéressant sur le plan intellectuel. Tout en faisant des petits boulots "alimentaires", j'ai suivi avec acharnement, et ce, pendant plusieurs mois, des cours du soir et des cours par correspondance. J'ai également passé plusieurs examens en candidate libre. Après avoir décroché mon diplôme de la Chambre de Commerce britannique, j'ai aussitôt trouvé du travail. C'est ainsi que j'ai été cadre en entreprise pendant trente-deux ans (Organisation internationale, filiales françaises de groupes britannique, allemand et suisse). Si j'ai été passionnée par ma vie professionnelle en entreprise, j'ai toujours eu la chance de collaborer étroitement avec des dirigeants non seulement d'un très haut niveau intellectuel et culturel mais possédant également un grand sens de l'humain. Une chance que j'ai toujours su apprécier à sa juste valeur.

Crésus : L’Algérie, Miliana… est-ce juste un souvenir ou autre chose de plus fort ?

Chantal Vincent : L'Algérie et, Miliana en particulier, ne sont pas de simples souvenirs, loin de là ! Les huit années de guerre, je les ai vécues à Miliana et j'en ai été profondément marquée. J'ai ainsi compris, malgré moi, et dès mon plus jeune âge, ce qu'était l'abomination de la colonisation d'un pays. Les injustices, les humiliations, les souffrances vécues par le peuple algérien dont j'ai été le témoin bien involontaire resteront à tout jamais gravées dans ma mémoire.

Crésus : Revenons si vous le voulez bien à votre métier de somatothérapeute, qui est, plus ou moins, nouveau, j’imagine. Qu’en est-il au juste ?

Chantal Vincent : Mon métier de somatothérapeute n'est pas réellement nouveau mais, je dois bien le dire, j'ai commencé à l'exercer tardivement. Lorsque, en 1987, l'année de mes quarante ans, j'ai pris de plus en plus conscience, malgré une vie professionnelle en entreprise passionnante, des "turbulences" de ma vie privée, j'ai réalisé alors que la femme cadre énergique et dynamique que j'étais devait se faire "aider" si elle ne voulait pas totalement "sombrer". Cette étape très importante de ma vie, je devais la franchir coûte que coûte. C'est ainsi que je découvrirais la somatothérapie qui est une thérapie globale alliant l'efficacité des techniques corporelles et émotionnelles. Trois mois seulement après ma première séance en somatothérapie, je commencerais à en ressentir les bienfaits. C'est au bout de plusieurs mois de cette thérapie que j'envisagerais de suivre une formation de somatothérapeute.

Crésus : Quel cursus scolaire faut-il suivre pour devenir spécialiste en somatothérapie ?

Chantal Vincent : Personnellement, j'ai suivi mes cinq années de formation de somatothérapeute avec deux médecins psychiatres : le Dr Wassilis Zaruchas et le Dr Richard Meyer. Au cours de ces cinq années, j'ai donc étudié, entre autres, les maladies mentales et leurs causes, à savoir, la psychopathologie. A la fin de ma formation, je devais écrire un mémoire portant sur un sujet de mon choix. J'hésitais sur le sujet à choisir jusqu'à la lecture d'un livre de Marie de Hennezel qui sera pour moi une véritable révélation : La mort intime. Dans ce livre, l'auteure raconte son expérience dans le premier centre de soins palliatifs créé en France en 1986 où elle pratiquait l'haptonomie, une approche tactile affective. Je découvre que ce livre, contrairement à ce que l'on pourrait penser, est une véritable leçon de vie. Je venais de décider du sujet de mon mémoire. Pour cela, je devais quitter l'entreprise pendant plusieurs jours pour faire un stage dans un Institut parisien réputé, l'Institut Curie, et intégrer l'équipe de son « Unité Mobile d'Accompagnement ». Je proposerais aux personnes en fin de vie des séances de relaxation et de massage. Le titre de mon mémoire était tout trouvé : "Un mode de communication dans la relation d'aide : le toucher par le massage". Mon expérience à l'Institut Curie et la prise en charge psychologique de personnes en fin de vie m'ont permis de constater que le contact corporel tel que je le conçois, à savoir, avec respect, tendresse et amour prouve que prendre soin de chacun jusqu'au bout de la vie a du sens et de l'importance pour la dignité de la personne humaine.

Crésus : Quelles sont les maladies traitées par votre spécialité ?

Chantal Vincent : Même si j'ai suivi une formation de cinq années avec des médecins psychiatres, je ne suis pas, cela va sans dire, psychiatre pour autant. La maladie mentale en tant que telle : troubles bipolaires, schizophrénie, troubles de la personnalité etc., doit être traitée par un médecin psychiatre. Ce qui n'empêche pas ces personnes, parallèlement, de venir me consulter pour apprendre, notamment, à se détendre par des techniques simples mais efficaces qui les aideront, entre autres, à développer l'estime de soi. Plus généralement, les personnes qui viennent me consulter souffrent de difficultés que je pourrais qualifier d'existentielles, d'origine psychosociale : deuils, séparations, problèmes conjugaux, immigration, violence, conflits au travail, chômage, retraite, etc.

Crésus : en quoi consiste le remède pour traiter ces troubles psychosomatiques ?

Chantal Vincent : Lorsque je reçois une personne pour la première fois, je lui demande, dans un premier temps, ce qui l'a amenée à me consulter. Après un échange avec une personne stressée par exemple, je peux lui suggérer quelques conseils de base afin de lui apprendre l'utilisation de la respiration diaphragmatique. La relaxation coréenne, le training autogène de Schultz, la relaxation selon Jacobson sont également des outils thérapeutiques intéressants dans la mesure où le patient est "ouvert" et "réceptif". Le cas échéant, vous pouvez consulter les pages des séances que je propose sur mon site internet : “www.chantalvincent.com”. Pour d'autres personnes, l'évocation verbale de chocs affectifs par exemple, peut être nécessaire pour s'en libérer et, par là même, faire disparaître certaines somatisations. Plusieurs séances peuvent s'avérer indispensables pour cheminer, petit à petit, vers la résilience, à savoir, cette capacité à vivre positivement en dépit d'un lourd et douloureux passé.

Crésus : Quel est le degré de guérison ?

Chantal Vincent : Je ne crois pas que le terme "degré de guérison" soit approprié dans le cas de la somatothérapie. Nous sommes tous différents parce que nous avons tous des parcours personnels. Je me contenterais de vous donner très brièvement deux exemples. Je me souviens d'une jeune femme de vingt-trois ans qui était venue me consulter à la suite d'une dépression provoquée par une très forte culpabilisation liée au suicide de son ami à qui elle avait annoncé qu'elle le quittait. Les éléments d'information que cette jeune femme m'avait révélés m'ont permis de l'aider, petit à petit, à retrouver confiance en elle et, surtout, à ne plus se sentir coupable d'une mort dont elle n'était aucunement responsable. Sa vie a repris normalement après une dizaine de séances. Une jeune femme de trente ans était venue me consulter pour deux raisons. Alors qu'elle avait son permis de conduire depuis plusieurs années, elle se sentait de plus en plus angoissée à l'idée de monter dans son véhicule, paniquée par la crainte d'avoir un accident. Par ailleurs, elle n'arrivait pas à avoir d'enfant avec son compagnon alors que, selon des médecins spécialistes, il n'y avait aucune raison que cette jeune femme soit stérile. Celle-ci est venue me consulter très régulièrement pendant plusieurs mois au terme desquels elle a pu à nouveau conduire son véhicule et a été enceinte de son premier enfant.

Crésus : Que vous a apporté en valeurs humaines votre métier ?

Chantal Vincent : En valeurs humaines ... TOUT ! C'est un tel bonheur de voir les personnes qui m'ont consultée me quitter un jour avec un immense sourire pour prendre le départ d'une nouvelle vie. Il peut s'agir de personnes venues me consulter pour deux ou trois séances (pour les cas les plus simples) ou des personnes que j'ai suivies sur trois à six mois (thérapie courte) ou entre six et dix-huit mois (thérapie d'une durée moyenne), ou pendant trois années environ (thérapie longue). De temps à autre, je reçois des voeux pour la nouvelle année, ou une jolie carte me faisant part de la naissance d'un enfant. Il m'arrive parfois de croiser dans la rue, des années plus tard, des personnes venant vers moi, spontanément, pour me dire qu'elles continuent toujours à appliquer les techniques que je leur ai enseignées, notamment concernant la gestion du stress me prouvant ainsi, s'il en était besoin, que certaines blessures du passé peuvent devenir des forces.

Crésus : J’ai vu que vous êtes beaucoup appréciée, par votre style de communication, dans le site :Alger-Miliana ; cette disponibilité n’est-elle pas le fruit du métier que vous exercez ?

Chantal Vincent : Ce que je peux dire, c'est que mon histoire personnelle et, en particulier, mon enfance bouleversée tant par la guerre que par une histoire familiale chaotique ainsi que ma thérapie et ma formation influencent, à n'en pas douter, ma spontanéité et ma franchise dans ma manière de communiquer. En règle générale, le lecteur apprécie l'authenticité.

Crésus : Une dernière question, que pensez-vous Madame Vincent de ce qui se passe dans le monde en tant que spécialiste du « désarroi » des hommes ?

Chantal Vincent : Ma réponse va probablement vous paraître bien puérile mais je reste persuadée que si le monde est dans un tel chaos, c'est par manque d'amour. Le manque d'amour crée la peur et le doute. Les peurs se transforment en haine de l'autre, de celui qui est différent par sa couleur de peau, sa religion, son handicap physique ou mental, etc. Pourtant, ce sont nos différences qui font nos richesses respectives et n'est-ce pas là le bon moyen pour apprendre à "vivre ensemble" et à reconnaître non seulement la différence mais la dignité de l'autre.

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